BREDOULOCHEUX – Lewis Carroll (Charles Lutwidge Dodgson), (1832-1898).

Sur la table, tout près d’Alice, il y avait un livre. Tout en observant le Roi Blanc, (car elle était encore un peu inquiète à son sujet, et se tenait prête à lui jeter de l’encre à la figure au cas où il s’évanouirait de nouveau), elle se mit à tourner les pages pour trouver un passage qu’elle pût lire… « car c’est écrit dans une langue que je ne connais pas », se dit-elle.
Et voici ce qu’elle avait sous les yeux :

XUEHCOLUODERB

sevot xueutcils sel ; eruenever tiaté lI
: tneialbirv te tneiaryg edniolla’l ruS
; sevogorob sel tneiaugav xuerovilf tuoT
.tneialfinruob sugruof snohcrev seL

Elle se cassa la tête là-dessus pendant un certain temps, puis, brusquement, une idée lumineuse lui vint à l’esprit : « Mais bien sûr ! c’est un livre du Miroir ! Si je le tiens devant un miroir, les mots seront de nouveau comme ils doivent être. »
Et voici le poème qu’elle lut :
BREDOULOCHEUX

Il était reveneure ; les slictueux toves
Sur l’alloinde gyraient et vriblaient :
Tout flivoreux vaguaient les borogoves ;
Les verchons fourgus bourniflaient.

« Au Bredoulochs prends bien garde, mon fils !
À sa griffe qui mord, à sa gueule qui happe !

Gare l’oiseau Jeubjeub, et laisse
En paix le frumieux, le fatal Pinçmacaque ! »

Le Jeune homme, ayant ceint sa vorpaline épée,
Longtemps, longtemps cherchait le monstre manxiquais,
Puis, arrivé près de l’Arbre Tépé,
Pour réfléchir un instant s’arrêtait.

Or, tandis qu’il lourmait de suffèches pensées,
Le Bredoulochs, l’oeil flamboyant,
Ruginiflant par le bois touffeté,
Arrivait en barigoulant !

Une, deux ! Une, deux ! Fulgurant, d’outre en outre,
Le glaive vorpalin perce et tranche : flac-vlan !
Il terrasse la bête et, brandissant sa tête,
Il s’en retourne galomphant.

« Tu as donc tué le Bredoulochs !
Dans mes bras, mon fils rayonnois !
O jour frableux ! Callouh ! Calloc ! »
Le vieux glouffait de joie.

Il était reveneure : les slictueux toves
Sur l’alloinde gyraient et vriblaient :
Tout flivoreux vaguaient les borogoves ;
Les verchons fourgus bourniflaient.

« Cela semble très joli, dit Alice, quand elle en eut terminé la lecture, mais c’est rudement difficile à assimiler ! » (Elle ne voulait pas s’avouer qu’elle n’y comprenait absolument rien, voyez-vous.) « Je ne sais pourquoi, j’ai l’impression que cela me remplit la tête de toutes sortes d’idées ! mais… mais je ne sais pas exactement quelles sont ces idées ! En tout cas, ce qu’il y a de clair c’est que quelqu’un a tué quelque chose… »
« Vous m’avez l’air, Monsieur, dit Alice, d’être très habile pour expliquer les mots. Voudriez-vous être assez aimable pour m’expliquer ce que signifie le poème Bredoulocheux ? -
« Écoutons-le donc, dit Humpty Dumpty. Je peux expliquer tous les poèmes qui furent inventés depuis le commencement des temps -et un tas d’autres qui n’ont pas encore été inventés. »
Ceci paraissait très réconfortant ; aussi Alice récita la première strophe :
Il était reveneure ; les slictueux toves
Sur l’alloinde gyraient et vriblaient ;
Tout flivoreux vaguaient les borogoves ;
Les verchons fourgus bourniflaient.
« Cela suffit pour commencer, déclara en l’interrompant Humpty Dumpty. Il y a tout plein de mots difficiles là-dedans. Reveneure, c’est quatre heures de l’après-midi, l’heure où on commence à faire griller de la viande pour le dîner.
« Ça me semble parfait. Et slictueux ? »
« Eh bien, slictueux signifie souple, actif, onctueux. C’est comme une valise, voyez-vous bien : il y a trois sens empaquetés en un seul mot.
« Je comprends très bien maintenant, répondit Alice d’un ton pensif. Et qu’est-ce que les toves ?
« Eh bien, les toves ressemblent en partie à des blaireaux, en partie à des lézards et en partie à des tire-bouchons.
« Ce doit être des créatures bien bizarres !
« Sans nul doute, dit Humpty Dumpty ; Je dois ajouter qu’ils font leur nid sous les cadrans solaires, et qu’ils se nourrissent de fromage.
« Et que signifient gyrer et vribler ?
« Gyrer, c’est tourner en rond comme un gyroscope ; vribler, c’est faire des trous comme une vrille tout en étant sujet à vibrer de manière inopportune.
« Et l’alloinde, je suppose que c’est l’allée qui mène au cadran solaire ? » dit Alice, toute surprise de sa propre ingéniosité.
« Naturellement. On l’appelle alloinde, voyez-vous bien, parce qu’elle s’allonge loin devant le cadran solaire, loin derrière lui…
« Et loin de chaque côté de lui » ajouta Alice.
« Précisément. Quant à flivoreux, cela signifie : frivole et malheureux (encore une valise). Le borogove est un oiseau tout maigre, d’aspect minable, avec des plumes hérissées dans tous les sens : quelque chose comme un balai en tresses de coton qui serait vivant.
« Et les verchons fourgus ? Pourriez-vous m’expliquer cela ? du moins, si ce n’est pas trop demander…
« Ma foi, un verchon est une espèce de cochon vert ; mais, pour ce qui est de fourgus, je n’ai pas d’absolue certitude. Je crois que ça doit vouloir dire : fourvoyés, égarés, perdus.
« Et que signifie bournifler ?
« Eh bien, bournifler, c’est quelque chose entre beugler et siffler, avec, au milieu, une espèce d’éternuement. Mais vous entendrez peut-être bournifler, là-bas, dans le bois ; et quand vous aurez entendu un seul bourniflement, je crois que vous serez très satisfaite. Qui donc a bien pu vous réciter des vers si difficiles ? »
« Je les ai lus dans un livre. Mais quelqu’un m’a récité des vers beaucoup plus faciles que ceux-là… je crois que c’était… Twidledie. »Lewis Carroll ; De l’autre côté du miroir (Through the Looking-Glass), 1871.

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